« Au cas où »

 

 

 

Tribunal correctionnel, 21 heures.

 

« L’audience est suspendue » : le prévenu, quatre-vingts ans, regarde partir les magistrats. Il reste debout jusqu’à ce que la porte se referme. Il gagne lentement vers le banc, s’assoit et attend le délibéré. Le parquet a requis une peine d’emprisonnement ferme avec mandat de dépôt. À la barre, le prévenu a reconnu les agressions sexuelles commises sur sa fille trente ans plus tôt. Son fils, présent à l’audience, lui aussi victime de son père, n’a pas souhaité déposer plainte. Les faits le concernant, également reconnus par le prévenu à la barre, étaient de toute façon prescrits. Toute la famille est là, derrière le banc de la victime faisant face à son père : oncles, tantes, mère, cousins, cousines et frère.

 

À la question du tribunal, le prévenu précise qu’il n’avait plus aucun contact avec ses enfants depuis des années, qu’il l’acceptait et que ce n’était plus à lui d’en décider.

 

Le temps passe. Il est presque 22 heures. Le prévenu fait signe à son avocat, lui tend sa sacoche et son trousseau de clés, « au cas où ». L’avocat, sorti de la salle d’audience, croise son fils, qui lui dit : « Dites bien à mon père que je n’ai pas envie qu’il aille en prison. » L’avocat fait demi-tour, joue les messagers. Le prévenu, touché, continue de fixer la porte derrière laquelle les magistrats délibèrent. L’avocat fait les cent pas, guette la présence des forces de l’ordre, l’arrivée d’une escorte. Dans le silence de l’attente, un proche de la partie civile glisse, citant Pennac : « Le pire dans le pire, c’est l’attente du pire. »

 

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