
Il y a des moments où les mots du droit semblent dérisoires face à la réalité brute. Le corps de Lyhanna, onze ans, a été retrouvé le 4 juin 2026 dans le silo d’une exploitation agricole du Gers. L’homme mis en examen était cité dans plusieurs procédures pour violences sexuelles sur mineures avant la disparition de la fillette. Les deux premières plaintes, en 2017 et en 2022, avaient été classées sans suite. La dernière en date, transmise par voie postale fin 2025, n’avait été adressée par le parquet d’Auch à la gendarmerie de Lectoure que le 9 janvier 2026. Au moment où Lyhanna disparaissait, le suspect n’avait toujours pas été entendu. La suite, nous la connaissons. Et avec elle, le rituel désormais bien rôdé : l’indignation des ministres, les circulaires en urgence, la désignation des coupables – ce procureur, ces gendarmes, cette juridiction défaillante –, et l’esquive minutieuse de la seule question qui dérange : comment et pourquoi en est-on arrivé là ?
Commençons par les chiffres, tels qu’ils ressortent des données officielles de la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (CEPEJ), dont le dixième rapport a été publié en octobre 2024.
Sur 1 000 euros de dépenses publiques en France, environ 6 euros vont à la justice. Le budget judiciaire par habitant s’établit à 77,22 euros, quand la médiane européenne est à 85,4 euros. L’Allemagne y consacre 136 euros par habitant ; l’Espagne 96,8 euros ; l’Italie 100,6 euros. La France consacre à sa justice 0,20 % de son PIB, quand la médiane européenne est à 0,28 % – l’Allemagne étant à 0,30 %.
Les magistrats ? La France compte 11,3 juges professionnels pour 100000 habitants, contre une médiane européenne de 17,6 et une moyenne de 21,9. L’Allemagne en compte 24,17. Quant aux procureurs, la situation est pire : 3,2 pour 100 000 habitants, soit moins du tiers de la médiane européenne fixée à 11,2. Et chaque procureur français gère en moyenne plus de 2000 dossiers, quand la moyenne européenne est de 204. Au 2 janvier 2025, selon la réponse officielle du gouvernement à une question parlementaire, 8 746 magistrats étaient en exercice en juridiction – dont seulement 2225 au parquet – pour 68,3 millions d’habitants.
Ces chiffres ne sont pas contestés. Ils proviennent des statistiques transmises à la CEPEJ par le ministère de la Justice lui-même. Et ils ne datent pas d’hier : depuis quinze ans, rapport après rapport, le même constat est dressé, les mêmes comparaisons sont établies, les mêmes engagements solennels sont pris. La loi d’orientation et de programmation 2023/2027 promettait 1500 magistrats supplémentaires d’ici 2027. Les syndicats estimaient qu’il en faudrait le double, voire le triple, pour absorber les stocks. Depuis, la crise budgétaire de 2025 a fragilisé ces engagements.
À cela s’ajoute un déficit structurel en personnels non-magistrats : 37,3 greffiers et assistants pour 100000 habitants en France, contre 57,9 pour la médiane européenne. Le sous-effectif n’est pas l’apanage des robes, il traverse toute la chaîne judiciaire.
Les prisons débordent. Le personnel pénitentiaire est à bout. Les greffiers sont épuisés, sous-payés, en nombre dramatiquement insuffisant. Les magistrats traitent des stocks de dossiers qui rendraient fou n’importe quel professionnel. La magistrate Marie Truchet est décédée en pleine audience de comparution immédiate en 2022 : ce drame personnel était devenu le symbole d’un corps à l’os. Rien, depuis, n’a fondamentalement changé.
Le Syndicat des Avocats de France (SAF) l’avait dit, clairement, dans son communiqué de l’automne 2024 : « Le ministère de la Justice, pourtant pilier essentiel de notre démocratie et garant de l’État de droit, continue d’être traité comme le parent pauvre des services publics régaliens. Les promesses de modernisation et de renforcement des moyens restent sans suite, laissant les professionnels du droit, et avant tout les justiciables, dans une situation de plus en plus intenable. »
Le 5 juin 2026, la Conférence nationale des procureurs de la République (CNPR) et la Conférence nationale des procureurs généraux (CNPG) ont publié un communiqué conjoint soulignant que les parquets « dépendent entièrement de la capacité des forces de l’ordre à investiguer et à leur rendre compte en temps utile » et alertant sur les délais de traitement « alarmants » exacerbés par « le manque de moyens systémique ». Le 9 juin 2026, le Conseil supérieur de la magistrature rappelait qu’« il est incontesté que, malgré des efforts importants consentis récemment, la justice ne bénéficie pas d’un budget à la hauteur de l’ampleur sans cesse croissante de ses missions et des urgences multiples auxquelles elle doit faire face. »
Enfin, ce n’est pas un hasard si la tragédie de Lyhanna se noue à Auch. Le siège de procureur de la République d’Auch était vacant plusieurs mois. Poste vacant, dossiers en souffrance, circulaires non appliquées : voilà la réalité concrète de la justice dans les petites juridictions françaises, celles où les magistrats se trouvent seuls à tenir des pans entiers de l’activité judiciaire.
Face à ce tableau, qu’a répondu le pouvoir politique ?
Le président de la République a évacué la question des moyens. Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, s’est déclaré « furieux », sur TF1, a « présenté ses excuses à la famille au nom de la Justice », puis a convoqué à la Chancellerie, dès le lundi 8 juin à 8h30, l’ensemble des procureurs généraux, pour leur ordonner la revue de 70000 plaintes concernant des enfants victimes. Les deux premiers syndicats de la magistrature ont répondu sans détour que la tâche était « impossible » ou « infaisable », faute d’effectifs.
Dans le même temps, une source gouvernementale regrettait auprès de l’AFP que la circulaire de janvier sur la priorisation des plaintes pour viols sur enfants n’ait pas été « appliquée par la procureure d’Auch ». Ce à quoi l’Union syndicale des magistrats a réagi en soulignant que, depuis 2025, 42 circulaires et 72 dépêches avaient « submergé les parquets, incapables de les absorber à moyens constants. » Des instructions sur les viols sur mineurs, sur le traitement des plaintes, sur le narcotrafic, sur les violences conjugales, sur le suivi des condamnés sous contrôle judiciaire. Chaque fait divers accouche de sa circulaire. Chaque circulaire proclame l’urgence absolue, l’attention renforcée, la priorisation.
Le problème est structurel, et les acteurs du terrain le savent. Un procureur qui gère 2000 dossiers ne peut faire de chacun une priorité absolue. Un greffier qui soutient, seul, plusieurs chambres, ne peut traiter chaque acte dans le délai requis. Un juge d’application des peines dont le stock grossit chaque mois ne peut pas suivre avec l’attention nécessaire chaque condamné dangereux. Ce n’est une question ni de volonté, ni de compétence, ni de conscience professionnelle : c’est une question arithmétique.
Mais voilà la procureure désignée. Et les gendarmes avec elle, dont le travail était entièrement tributaire des transmissions du parquet. Ce mécanisme de désignation n’est d’ailleurs pas nouveau. Il y a quelques mois, face au narcotrafic, c’est aux avocats qu’on imputait une part de la défaillance, en voulant leur interdire l’accès à certaines pièces via le fameux « dossier coffre » de la loi du 13 juin 2025. Le SAF et les barreaux s’y étaient fermement opposés. Aujourd’hui, ce sont les procureurs et les gendarmes. Demain, qui ?
Autre réaction paradoxale. À l’heure où le garde des Sceaux Gérald Darmanin poursuit la suppression progressive du jury populaire, Bruno Retailleau, critiquant le fonctionnement du Conseil supérieur de la magistrature, propose de créer une cour disciplinaire de la magistrature comprenant « un collège de citoyens, désignés par tirage au sort » siégeant aux côtés de magistrats et de personnalités qualifiées, saisie non seulement par les supérieurs hiérarchiques mais aussi directement par les citoyens. Ainsi va le raisonnement politique : on retire le citoyen du jugement des criminels pour économiser du temps, et on l’invite à juger les magistrats pour satisfaire la colère populaire. On supprime le jury aux assises, mais on crée le jury des juges. Ce n’est pas une politique judiciaire. C’est une politique de communication.
La défaillance systémique de la justice mérite mieux.
L’institution judiciaire a failli – ses propres représentants ne le nient pas. Mais il y a deux manières d’assumer cette défaillance. La première, c’est de chercher le coupable en bas : le procureur d’Auch, le gendarme qui n’a pas priorisé, le juge qui a classé. La seconde, c’est d’assumer, en haut, la responsabilité de ceux qui tiennent les cordons de la bourse et signent les lois de finances depuis trente ans.
Les professionnels du droit le savent mieux que personne : quand on représente une institution, on ne regarde pas en bas pour trouver un coupable commode. On assume la charge de ce qu’on n’a pas fait. Et dans les systèmes où la responsabilité politique a encore un sens, on présente sa démission – parce que la justice n’est pas qu’un service public parmi d’autres. Elle est aussi un symbole. Le symbole que la République tient ses promesses.
