Une journée pour juger

 

 

 

Tribunal judiciaire de Bobigny, chambre correctionnelle, neuf heures trente.

 

Une seule affaire est audiencée et le box est vide : les prévenus ne sont pas encore arrivés et l’escorte est en sous-effectif. Le président s’impatience. Il demande à la greffière de joindre le dépôt. Une seule journée pour juger quatre hommes prévenus pour trafic de stupéfiants, c’est peu. L’enquête et l’instruction ont duré plus de deux ans et le dossier est clôturé depuis un an. Trois ans de détention provisoire, des faits contestés, des versions contradictoires. Mais une seule journée pour juger.

 

L’une des trois avocates présentes s’approche du président.

– Le problème, monsieur le Président, c’est que j’ai été désignée ce matin par le bureau d’aide juridictionnelle pour assister Monsieur X. Or je ne le connais pas, je n’ai pas ouvert le dossier, et je ne peux décemment pas le défendre dans ces conditions.

La procureure s’agace, le président se désole ; l’huissier s’inquiète de l’absence du quatrième avocat désigné.

 

11 h 30.

– Le tribunal !

Dans le box, aucun des quatre hommes ne parle français. L’avocate fraîchement désignée leur demande lequel d’entre eux est son client. Un homme lui fait signe, il semble ne rien comprendre à la situation.

L’avocate demande le renvoi, la procureure s’agace en reprochant au prévenu d’avoir tardé à demander l’assistance d’un avocat au titre de l’aide juridictionnelle. Le prévenu assure que c’est faux : il l’a demandé il y a longtemps, en prison.

L’un des prévenus prend la parole :

– Et il est où, mon avocat ?

Le Président :

– C’est vrai ça : où est son avocat ?

L’huissier hausse les épaules, navré. Une avocate explique qu’elle a tenté de joindre son confrère. En vain.

Le prévenu :

– Je ne comprends pas. Il doit être là, mon avocate, il m’a dit qu’elle serait là.

La greffière intervient, les yeux rivés sur son écran :

– Il vient d’envoyer un mail. Il indique ne pas avoir été formellement désignée par le bureau d’aide juridictionnelle et qu’il ne se présentera donc pas à l’audience ».

La greffière lève les yeux au ciel.

Le prévenu :

– Pourquoi il ne veut pas venir ? Je n’ai pas compris !

– Silence, tonne le président.

Puis, à l’avocate fraichement désignée :

– Ne pouvez-vous pas prendre connaissance de la procédure là, maintenant, jusqu’à cet après-midi ?

Naturellement, l’avocate répond par la négative.

– Et une disjonction ? Qu’en pensez-vous ?

Les trois avocats s’y opposent, le sort des prévenus étant étroitement lié les uns aux autres, tous s’accusant et divergeant dans leurs versions. Enfin, ajoute un avocat, la position de son client a évolué depuis la clôture de l’instruction.

 

Le tribunal se retire. Le dossier est disjoint. L’homme assisté par l’avocate fraîchement désignée sera jugé, seul, dans deux mois ; il retourne en cellule. Les trois autres sont jugés sur-le-champ. Il est plus de treize heures.

– Mais je n’ai pas d’avocat, moi !

Le prévenu n’a pas été défendu : il écope de cinq ans d’emprisonnement ferme et d’une interdiction définitive du territoire français.

 

Abonnement à la newsletter

En cliquant ci-dessous sur "Je m'abonne", j'accepte que Avocats Anonymes collecte et traite mes données personnelles (notamment mon adresse email) dans le but de m'envoyer des communications et des actualités. Je comprends que je peux retirer mon consentement à tout moment en utilisant le lien de désabonnement présent dans chaque email. Pour plus d'informations, consulter notre politique de confidentialité.

Retour en haut