
Tribunal administratif de Melun.
La chambre ne juge d’ordinaire que du droit des étrangers. Mais ce jour-là, au rôle, une assistante maternelle conteste la suspension de son agrément, prononcée par le département.
Affaire administrative, technique, sans relief apparent. Si ce n’est que la décision attaquée trouve son origine ailleurs : chez elle, où, mère de famille, elle a giflé sa fille pour avoir cassé un téléphone. La mère reconnaît le geste mais le présente comme un geste isolé, car le téléphone « contenait des photos de famille ». L’enfant, elle, avait appelé le 119.
Peut-être parce que les violences faites aux enfants saturent l’actualité, le juge sort de son train-train et l’audience s’aventure hors cadre. L’enfant, qui n’avait rien à faire là, se retrouve à la barre. L’avocate de la mère la fait témoigner sur ce qu’elle a subi, et (dans l’espoir d’en relativiser la gravité ?), lui propose même de mimer, sur elle, la tape reçue. La petite s’exécute et tapote l’avocate :
– Oh, ce n’est pas fort… C’est vrai que ce n’était pas fort ? Ou tu as peur de me faire mal ?
La salle se fige.
La petite aussi. Dire ce qui s’est passé, c’est accabler sa mère ; se taire, c’est mentir. Du reste, elle ne peut pas se réfugier dans le silence puisque l’avocate ou la juge la relancent à plusieurs reprises. La mère, elle, reconnaît la gifle, pas les tapes sur la tête, qui figurent pourtant dans le dossier et que relève le juge.
– Ça, c’est le papa.
Voilà pour la défense.
L’avocat du département est dans une position pire encore. Lui n’est pas en robe, il est élève avocat et plaide à la place de l’avocate du dossier pour sa formation. Pratique courante, mais en général pour des dossiers balisés. Ce n’est pas sa première plaidoirie, mais tout de même : quel dilemme doit-il affronter ! Il doit défendre la suspension, d’autant que les violences ne sont pas contestées. Mais l’enfant parle, et chaque parole contredit la version maternelle. Elle n’est pas violentée, « pas tous les jours », dit-elle, ce qui, dans la bouche d’une enfant et dans le contexte, laisse entendre qu’elle l’est tout de même occasionnellement. Le téléphone, d’ailleurs, était déjà cassé. Relever les contradictions, c’est l’enfoncer un peu plus : à chaque parole de la fille, on entend la mère pester sur son banc. Mais les laisser passer, c’est lâcher le dossier, trahir son client et surtout détourner le regard de ces violences intrafamiliales, au moment même où la société prétend ne plus rien laisser passer.
On n’aura pas la décision. On ne saura pas ce qu’il adviendra de cette famille, ni de cette enfant. Une seule chose est sûre, en voyant la famille repartir et le rôle reprendre son cours : cette salle d’audience n’était pas faite pour recueillir la parole d’un enfant.
