
« Nous n’avons pas le droit de le dire, qu’il procédait à la discrimination des élèves musulmans, mais moi, je vais le dire, haut et fort ! » Les propos de Me Francis Vuillemin n’en finissent pas de déchaîner la chronique. Nombreux sont ceux qui s’indignent, invectivent, menacent, et s’interrogent également sur l’éventualité de poursuites disciplinaires, voire pénales, les qualifications envisagées allant de la diffamation à… l’apologie du terrorisme. D’autres n’ont de cesse de répéter que Francis Vuillemin fut naguère l’avocat de Maurice Papon – sans que l’on perçoive bien le rapport entre la défense d’un préfet collaborateur et celle d’un agitateur islamiste…
Bref, quelque chose ne passe pas dans l’opinion publique, quelque chose qui entraîne une confusion d’autant plus dommageable que nos concitoyens ne sont pas au fait des règles qui encadrent la liberté de parole de l’avocat. Dominique Piau, avocat au Barreau de Paris, les explique mieux que personne dans un entretien qu’il donne à Actu-Juridique.
Non, la liberté d’expression n’est pas totale, ni illimitée l’immunité judiciaire dont nous bénéficions. Surtout lorsque des propos litigieux ne sont pas tenus dans le prétoire mais en dehors, devant les caméras. Pour autant, il faut défendre par principe la liberté de parole de l’avocat, qui ne saurait en aucune manière être assimilée à une adhésion à tel ou tel propos tenu. Devant des juges qui décident en toute souveraineté, et face à une accusation appuyée par les services de l’État, l’avocat n’a pour armes que la loi et sa parole. C’est dans cette lutte ô combien inégale qu’il doit pouvoir tout dire, en tout cas le plus possible, dans les limites assez larges des règles disciplinaires et pénales. C’est à lui que revient d’apprécier l’opportunité d’intervenir, de juger si sa stratégie est la mieux à même de défendre les intérêts de celui qu’il assiste.
À l’inverse, l’on ne peut que s’inquiéter lorsqu’un député appelle le ministre de l’Éducation à condamner les déclarations d’un avocat, comme l’a fait François Ruffin sur X : « Sefrioui et son avocat diffament Samuel Paty, l’insultent, salissent sa mémoire et son honneur. Où sont les réactions du ministre de l’Éducation Nationale ? Il ne s’agit plus de justice, c’est une intimidation directe pour tout le corps enseignant : “faire votre devoir civique, éduquer, éveiller l’esprit critique est une faute et vous le payerez” disent les obscurantistes et leurs pantins qui acceptent de faire cette sale besogne. Une parole d’autorité doit venir les défendre. » Le ministre en question a d’ailleurs réagi, lors d’une interview assez confuse : « Je suis heurté, nous suivons cela de très près. Nous ne laisserons pas passer n’importe quoi. »
L’intervention du pouvoir législatif et exécutif pour critiquer la défense d’un accusé dans un procès en cours a quelque chose de bien plus inquiétant que les propos litigieux. Car après tout, ceux-là n’engagent que celui qui les tient (et éventuellement son client), tandis qu’un parlementaire ou un ministre engage les institutions et les principes supposés les gouverner. D’une manière générale et de plus en plus fréquemment, les prises de parole des avocats donnent lieu à des tombereaux d’injures et de menaces, y compris lorsque les propos tenus n’ont rien d’outranciers : le seul fait de porter la voix d’une personne mise en cause est devenu insupportable aux oreilles de beaucoup. Serait-ce symptomatique d’une société qui, bien que clamant volontiers son amour de la liberté d’expression, la tolère en réalité de moins en moins ?
