À l’ombre des regards : le refus de protection des demandeurs d’asile soudanais

 

 

Le 3 mars 2026, Karam Hassan, réfugié soudanais, cadre et chef de projet chez L’Oréal, est interviewé sur France Inter. La journaliste présente son invité du jour comme suit : « Fuir le Soudan : quand partir devient une question de survie. Né au Soudan en 1987, Karam Hassan grandit dans un pays où les jeunes issus du Darfour ou du sud du pays vivent sous la menace permanente du régime. En décembre 2013, de retour d’Inde où il a effectué ses études, il est arrêté à l’aéroport et contraint de devenir informateur. Face à l’insupportable, il choisit la fuite. Ses parents, boulangers avec sept enfants à charge, lui remettent leurs 3 000 dollars d’économies. “Le seul choix, c’était de partir”, confie-t-il. Via l’Égypte, il embarque sur une barque de fortune pour traverser la Méditerranée – neuf jours en mer, une fois par jour à boire et à manger, la peur au ventre. “Mon rêve, c’était de toucher la terre. Je n’aurais jamais imaginé m’en sortir vivant.” »

 

Au cours de cet entretien, Karam Hassan confie : « J’ai vécu toute ma vie dans la peur. » Avant d’expliquer les soupçons qui avaient pesé sur lui en raison de son voyage en Inde, dans le cadre de ses études. À son retour au Soudan, accusé d’être un opposant, il est incarcéré arbitrairement, puis contraint de devenir informateur du gouvernement soudanais. Évoquant « la terreur exercée au Soudan à l’époque », il explique : « Depuis plus de vingt ans, tous les jeunes qui sont du Darfour sont arrêtés, surtout les personnes qui sont étudiants (…) parce qu’ils ont peur qu’elles aillent fonder un groupe opposant au gouvernement. »

 

Le Soudan, loin des regards

 

Depuis plusieurs mois, plusieurs médias documentent la violence extrême qui ravage le Soudan, comme ici : « Des exécutions massives, un probable nettoyage ethnique, une guerre terrible qui dure depuis deux ans et demi : le conflit au Soudan se déroule loin des regards et des intérêts géostratégiques occidentaux. Malgré les superlatifs – “pire crise humanitaire au monde” selon l’ONU, malgré les chiffres vertigineux – 150 000 morts, 13 millions de déplacés, 25 millions de victimes de la famine, malgré le “gouffre de l’enfer” décrit par l’Unicef – massacres, viols, torture, pillages – le monde détourne le regard. » L’émission « C ce soir », consacrée à la guerre au Soudan, titrait justement : « Soudan : la guerre oubliée ? Une guerre oubliée, invisibilisée, qu’on ne comprend pas parce qu’on n’en parle pas et dont on ne parle pas parce qu’on ne la comprend pas… »

 

Certes, la guerre a été officiellement déclarée le 15 avril 2023 au Soudan, mais ce conflit armé touche la région du Darfour soudanais depuis les années 2000, marquées par l’opposition entre les « Janjawids » (milices issues des « tribus arabes » soudanaises) et les populations noires, victimes de discriminations et de persécutions. Aujourd’hui, le conflit oppose les « Janjawids » – « forces de soutien rapide » – aux forces de l’armée soudanaise.

 

Les populations civiles sont exposées à des opérations de nettoyage ethnique, à des pillages, à des expropriations de terres agricoles, à des violences physiques et sexuelles, à des disparitions et à des enrôlements forcés. L’ampleur des massacres perpétrés est documentée par des images satellites, qui mettent en lumière des zones décrites comme des « “décolorations rougeâtres” pouvant correspondre à du sang » ou « des “tas d’objets blancs”. Ils n’étaient pas là auparavant, mesurent “approximativement 1,1 à 1,9 mètre, soit la taille d’humains allongés ou aux bras ou jambes repliés » – suggérant fortement la présence de charniers à ciel ouvert.

 

Le 4 novembre 2025, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères déclarait : « La France condamne avec fermeté les atrocités à caractère ethnique perpétrées par les forces de soutien rapide (FSR) à El-Fasher, comprenant des exécutions sommaires, des massacres, des viols, des attaques contre des travailleurs humanitaires, des pillages, des enlèvements et des déplacement forcés. […] La France appelle toutes les parties au conflit à garantir sans discrimination la protection des populations civiles et l’acheminement de l’aide humanitaire, notamment vers la ville de Tawila. À cet égard, la France regrette vivement la décision prise par les autorités soudanaises appelant au départ du directeur pays et de la cheffe des opérations du Programme alimentaire mondial (PAM). »

 

 L’épreuve des demandeurs d’asile devant l’OFPRA

 

À l’abri du regard médiatique, malgré les images satellites documentant le caractère exceptionnel de cette violence et les communications officielles des organisations internationales, les demandes d’asile des ressortissants soudanais sont examinées par l’Office de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) avec une sévérité parfois proche de l’indécence.

 

La Cour nationale du droit d’asile (CNDA), juridiction saisie par les justiciables à la suite d’une décision de refus de protection de l’OFPRA, a reconnu la violence aveugle d’une gravité exceptionnelle qui règne dans la région du Darfour. Elle a en effet jugé que la capitale, Khartoum, ainsi que trois des cinq États de la région, étaient en proie à une « violence aveugle d’intensité exceptionnelle », justifiant quasi l’octroi systématique de protections subsidiaires.

 

La protection subsidiaire garantit une protection pour une durée de quatre années en France, tandis que le statut de réfugié permet la délivrance d’un titre de séjour d’une durée de dix ans. La personne réfugiée est alors réputée ne plus avoir de lien avec son pays d’origine en raison des graves menaces de persécutions pesant sur elle en cas de retour. Les persécutions subies par les ressortissants soudanais issus de certaines ethnies visées spécifiquement, ou l’identification de certaines personnes par les Janjawids (tels que des jeunes personnes refusant un enrôlement militaire forcé), justifient l’octroi du statut de réfugié. Pourtant, les demandes d’asile des ressortissants soudanais font encore l’objet de nombreuses décisions de refus par l’OFPRA.

 

            Une instruction fondée sur la suspicion

 

L’argument principal avancé par l’OFPRA vise à considérer que l’origine géographique du demandeur d’asile au sein de la région du Darfour n’est pas établie. Au cours des entretiens devant l’OFPRA (d’une durée moyenne d’une heure par dossier), les questions sur les localisations et les habitudes de vie des demandeurs d’asile s’enchaînent, sans égard pour les conditions traumatiques de leur départ ou leur très jeune âge (souvent aux alentours de 19/21 ans)*.

 

Les officiers en charge des entretiens leur demandent de livrer le nom de leur quartier, de leur district, des hôpitaux situés à proximité, des mosquées. Les questions se multiplient sur le trajet précis pour se rendre d’une ville à l’autre, la route empruntée, la durée du trajet… Un tel questionnement, appliqué à des populations déplacées, traumatisées et vivant dans un pays en guerre, apparaît parfaitement inadapté. Les demandeurs d’asile y répondent tant bien que mal, le plus vite possible, en tentant d’assimiler toutes les précisions qui leur sont demandées.

 

Pour de nombreux dossiers, l’OFPRA fait le choix d’une motivation standardisée pour rejeter la demande de protection. Ainsi, après avoir rappelé le contexte de violence exceptionnelle documentée par de nombreux rapports, l’OFPRA a rejeté la protection d’un demandeur d’asile en ces termes : « Toutefois, si la nationalité soudanaise de l’intéressé n’est pas contestée en dépit de l’absence de documents d’état civil et de ses déclarations lapidaires, ses propos n’ont pas permis d’établir sa provenance de la localité de Omdurman (État de Khartoum). » S’agissant de ce refus en particulier, 32 questions furent posées au demandeur d’asile sur son origine géographique, au cours d’un entretien qui dura une heure dix.

 

Plus grave encore, au cours des audiences devant la CNDA, certains rapporteurs relèvent que l’OFPRA ne tire aucune conséquence de l’origine ethnique du demandeur d’asile, alors que certaines appartenances ethniques justifient à elles seules l’octroi du statut de réfugié. En effet, dans cette même affaire, l’officier en charge de l’entretien a interrogé le demandeur d’asile sur son origine ethnique. À quoi celui-ci lui a expressément répondu appartenir à l’ethnie Tama, cible de graves persécutions. Cette seule appartenance aurait dû entraîner sa protection, en application d’une jurisprudence établie de la CNDA. Pourtant, aucune question supplémentaire n’a été posée sur ce point précis, et aucune conséquence tirée… L’OFPRA a rejeté la demande de protection, considérant que le demandeur ne faisait valoir aucun motif tangible de persécutions justifiant sa protection.

 

            La fiction du retour

 

Les décisions de rejet de l’OFPRA font par ailleurs toutes référence à la prétendue accessibilité de l’aéroport de Port-Soudan, qui permettrait un retour des demandeurs d’asile dans leur pays sans danger majeur : « La violence aveugle générée par le conflit armé ne s’étend pas à l’ensemble du territoire soudanais, lequel peut, à ce jour, être rejoint par plusieurs voies, notamment via l’aéroport international de Port-Soudan, qui est situé dans un État où ne prévaut actuellement aucune violence aveugle résultant d’un conflit armé. » Or, pour la majorité des demandeurs d’asile soudanais provenant du Darfour, l’aéroport de Port-Soudan est situé à plusieurs centaines – voire milliers – de kilomètres de leurs villes ou villages d’origine. Surtout, comme le rappellent les rapporteurs au cours des audiences devant la CNDA, le périmètre de l’aéroport de Port-Soudan est touché par les affrontements. En effet, l’aéroport fait l’objet d’attaques imprévisibles de drones, et les forces de soutien rapides ont bombardé l’aéroport de Port-Soudan le 5 mai 2025.

 

C’est ainsi qu’en France, dans un silence assourdissant, les demandes d’asile des ressortissants soudanais sont rejetées par l’OFPRA sur des motifs fallacieux, tandis que l’ONU décrit ce conflit armé comme « la pire crise humanitaire au monde ». Ces refus obligent les demandeurs à former un recours devant la CNDA, et à patienter de nombreux mois avant d’être soumis, en audience, à une nouvelle instruction de leurs récits par trois magistrats. Avant cela, les décisions de rejet de l’OFPRA qui, toutes ou presque, qualifient leurs récits d’impersonnels, peu détaillés, imprécis ou incohérents, nourrissent chez les demandeurs un profond sentiment de culpabilité. Victimes d’exactions, de violences et de discriminations, ils se sentent coupables de ne pas avoir su poser les mots justes sur leurs parcours migratoires traumatiques en répondant mal aux dizaines de questions posées par l’OFPRA en une heure d’entretien.

 

Une grande partie des décisions de rejet de l’OFPRA sont infirmées par la CNDA à la suite d’une audience où le plus souvent, les rapporteurs chargés de l’instruction du dossier et de l’authentification du récit du demandeur d’asile concluent, dès l’ouverture de l’audience, à la réalité des craintes exposées en cas de retour au Soudan. L’affaire précitée a donné lieu à la protection du demandeur d’asile soudanais à la suite d’une décision de la CNDA infirmant la décision de rejet de l’OFPRA. Le statut de réfugié a donc été octroyé au demandeur d’asile issu de l’ethnie Tama, qui n’avait pas été questionné sur ce point essentiel de son histoire personnelle au moment de son entretien à l’OFPRA.

 

Des « boat-people » aux réfugiés soudanais

 

Il y a cinquante ans, la France s’est mobilisée pour accueillir et protéger les « boat people » de nationalité cambodgienne, laotienne, vietnamienne. Elle a déterminé en amont le nombre de réfugiés du sud-est asiatique qu’elle était disposée à accueillir, et la Croix-Rouge s’est ensuite chargée de les escorter jusqu’en France. Une fois sur le territoire national, les réfugiés étaient soumis à la procédure habituelle, la Convention de Genève stipulant que le statut juridique de réfugié doit être délivré individuellement. Tous ont donc déposé une demande de reconnaissance individuelle du statut de réfugié auprès de l’OFPRA, protection qui leur a été accordée dans la quasi-totalité des cas.

 

Un tel accueil massif des réfugiés « boat-people » relevait donc d’un choix politique, l’État français ayant à cœur de démontrer sa volonté et sa capacité à protéger et intégrer des populations vulnérables en proie aux pires exactions. Dorénavant, les demandes d’asile des ressortissants soudanais sont traitées avec une rapidité et une sévérité souvent brutales par l’OFPRA. Dostoïevski écrivait : « On ne mesure le degré de civilisation d’une nation qu’à la façon dont elle traite ses prisonniers. » À ses étrangers et ses demandeurs d’asile également.

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* La majorité des demandeurs d’asile quittent leur pays seuls, sans leur famille. Ils sont souvent contraints de travailler plusieurs mois dans des mines au Tchad ou en Libye et font souvent l’objet de traite d’êtres humains en Libye avant de réussir à poursuivre leur périple.

 

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