
La contestation du projet de loi SURE porté par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin franchit un nouveau cap. Le texte rebaptisé projet de loi sur « la justice criminelle et le respect des victimes » (après l’abandon ponctuel de la partie consacrée au droit de la peine et au traitement de la surpopulation carcérale) sera débattu au Sénat, en commission le 8 avril puis à l’hémicycle les 13 et 14 avril.
Au-delà des prises de position de principe, du Conseil national des Barreaux, de la Conférence des Bâtonniers et du Barreau de Paris, partout en Métropole et Outre-Mer, les barreaux déploient désormais une stratégie offensive et coordonnée, mêlant appels à la grève, actions collectives et mobilisation active des avocats dans les juridictions. Certains ordres envisagent des reconductions, voire des blocages durables de l’activité judiciaire.
Plusieurs barreaux ont aussi lancé des appels à la « défense massive ». Cette stratégie consiste à mobiliser pleinement les outils procéduraux à disposition des avocats : multiplication des demandes, incidents d’audience, renvois, contrôle strict du respect des droits. L’objectif est double : démontrer concrètement l’importance du rôle de la défense et alerter sur les effets d’une justice perçue comme trop expéditive.
Le 31 mars, le conseil de l’ordre des avocats du barreau de Paris a voté à compter du 1er avril 2026 la grève du zèle « consistant en l’organisation d’une défense massive dans toutes les procédures pénales urgentes et non urgentes correctionnelles et criminelles » et une journée « Justice morte » le 13 avril 2026.
Ces appels sont soutenus par les organisations professionnelles. L’ADAP (Association des avocats pénalistes), qui alerte sur une « dégradation des garanties procédurales » et une « transformation du procès pénal en outil de gestion des flux », appelle à une mobilisation forte : « Nous protesterons par un soutien le plus imposant aux justiciables poursuivis et victimes… Nous serons 5000 à plaider notre désaccord. »
Les avocats ne sont pas seuls dans ce combat.
Plusieurs associations de victimes ont exprimé des réserves.
– La Fédération France Victimes (anciennement INAVEM), l’association Collectif féministe contre le viol (CFCV) l’association AVFT (Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail) critiquent les dispositifs susceptibles de réduire le temps d’audition des victimes ou de favoriser un traitement standardisé des affaires, s’inquiètent d’une moindre personnalisation des décisions, de la difficulté accrue à accompagner les victimes dans des procédures accélérées.
– La CIVISE (Commission indépendante sur l’inceste et les violences faites aux enfants) a exprimé ses réserves sur l’introduction d’un plaider coupable en matière criminelle pour les violences sexuelles et incestueuses rappelant que « l’expérience de la CRPC correctionnelle montre en effet que cette procédure tend à réduire la participation de la victime, parfois reléguée à un rôle secondaire ».
Les organisations de magistrats, telles que l’Union syndicale des magistrats (USM) ou le Syndicat de la magistrature (SM), ont, elles aussi, publié des communiqués critiquant le projet de loi. Elles alertent sur un risque d’engorgement accru des juridictions et sur une perte de qualité de la justice rendue. Certaines dispositions sont perçues comme limitant la capacité d’appréciation des juges, au profit d’une logique de gestion des flux.
Si l’USM a décidé de faire preuve de pragmatisme, le Syndicat de la magistrature a annoncé se mobiliser « avec le Syndicat des avocat·es de France (SAF) et le collectif d’avocat·es Colère noire contre l’adoption du projet de loi porté par le garde des Sceaux, et visant à sacrifier encore davantage la justice criminelle, plutôt que d’envisager d’enfin y allouer des moyens supplémentaires. »
Face à ces critiques, Gérald Darmanin défend une réforme qu’il présente comme indispensable. Il revendique un budget de la justice « en constante augmentation (+ 54% depuis 2017) et encore plus ces 3 dernières années. » « Augmenter les moyens, nous le faisons comme personne avant nous. Revoir notre organisation ? Nous le devons aux victimes à la société et aux contribuables. »
L’examen parlementaire du projet de loi relatif à « la justice criminelle et au respect des victimes » s’inscrit donc désormais dans un rapport de force marqué entre l’exécutif et les professionnels de la justice. Dans ce contexte, la faculté des barreaux, des magistrats, des associations à préserver une mobilisation à la fois unie et durable pourrait jouer un rôle décisif dans l’évolution du processus législatif.
